Tintamarres #16 : Vincent Laubeuf

Le 20 janvier 2020, sur une proposition de nos enseignants en composition électroacoustique Maxime Barthelemy et François Wong, la Cité de la Musique de Marseille recevait Vincent Laubeuf.

Cette programmation s’inscrivait dans le cycle des Tintamarres, et pour cette 15ème édition nous avons vécu ces trois journées/soirées selon le rythme suivant :

  • – une première soirée en diptyque le lundi : rencontre et échanges avec l’artiste invité, puis d’un concert de ses œuvres dans l’Auditorium
  • – lendemain, un second temps de travail en atelier(s) avec les élèves
  • – mercredi soir conclusif avec la Scène Ouverte Electrochocs qui a permis d’entendre une dizaine de pièces composées par les étudiants de la classe d’électroacoustique.

Cheminement, errance, voyage…

Tel était le sous-titre choisi par Vincent Laubeuf pour évoquer avec nous son parcours, sa pratique musicale et surtout son travail de compositeur.

A la simple lecture des titres d’un catalogue d’œuvres déjà conséquent, la thématique du chemin est visiblement récurrente :

    • En chemin (2001) pour récitant et support audio, sur un texte pour l’occasion par Jacques Jouet
    • Chemin de traverse (2018) commande de la compagnie Alcôme
    • Sans Chemin (2001) pour trois voix de femmes
    • Pérégrinations de Tokyo (2009) pour hautbois et support audio, projet lauréat du 8e concours Luc Ferrari
    • Bruit de pas (2009) pour clarinettes, violoncelle, dispositif électronique et vidéo
    • Errance (2012) pour clarinette, percussion et support audio
    • Quelques pas (2018) pour saxophone, violoncelle et support audio
    • Flâner dans des mondes parallèles (2019)

Ironie du sort, on remarque en 1995 le titre Je hais les voyages et les explorateurs pour support audio stéréo

 

 

Qui dit cheminement dit démarche. Celle de Vincent Laubeuf conjugue plusieurs aspects de la création sonore :

– composition (musique instrumentale, mixte, acousmatique…)

– direction artistique (de la Compagnie Motus, du Festival Futura)

– installations sonores

– présence sur scène où l’interprète Vincent Laubeuf croise volontiers d’autres disciplines (théâtre, vidéo, poésie).

Cette activité musicale composite nourrit et construit au final un projet artistique que l’on devine très maîtrisé.

 

 

 

 

Avec le recul sur une vingtaine d’années de composition musicale, Vincent Laubeuf (né en 1974) distingue dans sa façon d’écrire certains traits présents « dès le départ »; des traits qui s’affirment et sont toujours à l’œuvre après d’autres tentatives, d’autres essais.

Très jeune, Vincent Laubeuf est attiré par la composition. Il étudie le violon au sein du Conservatoire de Lyon et presque malgré lui – qui se destinait plutôt à la composition instrumentale – il s’inscrit dans la classe de composition électroacoustique de Denis Dufour et Jean-Marc Duchenne , tous deux précédemment à l’affiche de nos Tintamarres.

Vous pouvez entendre dans ce portrait diffusé sur France Musique comment il est alors littéralement emporté par La Symphonie pour un homme seul de Pierre Schaeffer, œuvre qui figure dans l’examen d’entrée de cette classe.

Avant ça, il y avait eu un autre choc sonore et émotionnel vers l’âge de 14 ans avec Nuits de Xenakis : une musique inouïe, expressive, un jalon sur sa route.

 

 

Chemin faisant, d’autres rencontres marqueront le jeune compositeur dans son rapport au son : Ligeti, Grisey, Dusapin, Ferneyhough entre autres, et Luc Ferrari – repère majeur, compositeur dont il apprécie particulièrement le balancement entre la profondeur, la légèreté et l’anecdotique (on y reviendra).

Sur les routes de Vincent Laubeuf au-delà des musiciens, on trouvera des influences du côté de la littérature (Akira Yoshimura, Samuel Becket, Cesare Pavese, Philip K Dick), de la philosophie (Clément Rosset) ou des sciences.

 

 

 

D’autres expériences influencent sa manière même de composer : et pour le coup concrètement ce sont les marches, promenades, déambulations du quotidien ou voyages dans un ailleurs radical dont le Japon est sans doute l’exemple le plus marquant. Avec une spiritualité qui lui est étrangère, qui le saisit et le fascine, ce pays s’avère particulièrement présent dans l’univers du musicien.

Un exemple avec cette création radiophonique en forme de double carnet de voyage au Japon : Torii la porte du moi, occasion de retrouver encore un précédent invité des Tintamarres : Paul Ramage, jeune compositeur proche de Laubeuf.

 … et comment ça marche

Durant l’heure de rencontre et d’échanges qui ouvrait le Tintamarre #15, Vincent Laubeuf a illustré ses propos d’exemples musicaux : Seuil, Territoires (création pour Monumenta 2008), A travers un monde dénaturé (2001), Fais-moi un chemin de lumière (2009) ….

Ces diffusions, et l’évocation d’autres pièces lui ont permis de commenter son travail d’écriture et de répondre à nos questions.

Le compositeur a su transmettre quelques pistes pour mieux appréhender son univers et ses processus d’écriture :

  • une même attitude dans la composition, qu’elle soit acousmatique ou instrumentale : Vincent Laubeuf pense davantage les instruments comme des générateurs de sons au-delà de leurs caractéristiques propres de hauteurs et de timbres.
  • composition acousmatique avec des sons d’ambiance enregistrés hors studio / avec des sons de studio : autant d’allers-retours entre nature et artifices, par boucles, montage, articulations…

    Monumenta 2008, Grand Palais : installation de Richard Serra et concert de la compagnie Motus.

  • composition instrumentale où l’instrument est souvent considéré comme un personnage avec un paysage autour, un espace dans lequel il évolue. Soit en dialogue (ainsi la clarinette de Fais moi un chemin de lumière qui dialogue-t-elle avec un paysage minimal entourant le public), soit au contraire en conflit : c’est le cas d’Uchronie où l’acousmatique enveloppe et dévore les personnages-instruments. Enfin bien entendu, le dialogue s’effectue aussi par les échanges avec les musiciens, dans la recherche de solutions communes pour l’élaboration de l’œuvre.
  • penser la composition et la musique en terme d’espace car c’est bien ce dernier qui aide à l’orchestration, à l’agencement de « tout cela » :
    • l’espace de la musique en elle-même avec ses effets, ses éléments de prise de son
    • l’espace de la projection du son avec l’acousmonium (l’orchestre de haut-parleurs) selon l’acousmonium de destination (sa taille, sa disposition…)
    • l’espace de l’architecture du lieu : les coupoles du Grand Palais ne sonnent pas comme l’Auditorium de la Cité.

 

 

Et si ces espaces-là dictent bien quelque chose au moment d’écrire, le compositeur ne souhaite cependant pas enfermer ses pièces dans un lieu unique : elles doivent pouvoir être jouées ailleurs, s’adapter à un autre lieu, un autre site, un autre orchestre de haut-parleurs, une autre scène.

  • Mélanger l’abstrait et l’anecdotique cher à Luc Ferrari : « On a donc là à faire la balance perpétuelle entre le « concret » et « l’abstrait ». (pour approfondir le concept d’anecdotique,

    Le Mokugyo (木魚?) qui se traduit par “poisson en bois”, instrument japonais de percussion.

    c’est par ici : http://lucferrari.com). Le dialogue entre concret et abstrait révèle parfois une boucle : le son abstrait peut avoir une fonction musicale et l’électronique de son côté peut se révéler aussi anecdotique. Soit parce qu’elle génère une mélodie, soit parce qu’elle génère une sorte de paysage. C’est le jeu entre le réel, le son capté, le son détourné. Ainsi dans une pièce comme A travers un monde dénaturé (2001),si l’on entend bien les chants d’oiseaux (l’anecdotique), l’anecdote est aussi dans l’agencement, l’articulation et la construction de tous les éléments qui forment la composition. Il a du coup été question de forme (ce que l’on perçoit) et de structure (ce que l’on va décider en tant que compositeur). La première se passe dans le temps de la pièce, se perçoit sur la durée ; la structure quant à elle peut préexister, y compris dans un schéma au dessin.

  • Point(s) de vue: si Vincent Laubeuf est un promeneur, la notion de point de vue (redécouvrir un sentier, un lac, une perspective lors d’une randonnée) se retrouve chez le musicien : un élément peut volontiers être répété et revenir dans une même pièce d’une manière différente.
  • Pour finir, on aura compris au cours de cette rencontre avec Vincent Laubeuf qu’un ressort essentiel de sa création fait entrer en résonnance des souvenirs (de lectures, de voyages, de moments), confrontés à une dramaturgie, à la surprise, l’incarnation– cf  Dans le bruit on ne sait pas  (2015) et ses formules jouées à la trompette ou bien au mokugyo dans Le sourire des pierres (2016).

 

 

Quelques mots de Vincent Laubeuf au sujet de sa pièce Dans le silence on ne sait pas (2015) :
« Où il est question du silence et de l’attente, de ce qui n’arrive pas.
Où il est question de refuser le réel (même si cela n’a pas de sens – même s’il n’a pas de sens).
Où il est question, finalement, du tragique (dans la signification expliquée par Clément Rosset, qui y associe la joie). »

On finira sur ce mot.

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Disques disponibles à la Médiathèque de la Cité de la Musique de Marseille

En attente :

Quelques liens sur la toile

Sur France Musique : Le sourire des pierres, création mondiale, et portrait du compositeur

Sur France Culture : au sujet de l’œuvre Torii la porte du moi

A propos de Diario Utopico, programmé à la Gaîté Lyrique

Aux côtés de Brunhild Ferrari , compositrice, David Jisse pour le 2e Prix Presque Rien – Luc Ferrari

Article de Vincent Laubeuf sur l’acousmonium, revue Sound on Sound (en anglais)

 

Ps : à l’attention de nos lecteurs les plus fidèles, il ne vous aura pas échappé que le blog s’est interrompu durant plusieurs mois. Les problèmes techniques étant désormais résolus, rendez-vous très prochainement pour les billets de rattrapage consacrés à Claire Renard et Denis Dufour, invités des Tintamarres #13 et #14.